Quélus

Il eut pour Quélus une passion capable des plus grands excès

1723: C’étaient eux qu’on appelait les mignons de Henri III. Saint-Luc, Livarot, Villequier, Duguast et Maugiron eurent part aussi et à sa faveur et à ses débauches. Il est certain qu’il eut pour Quélus une passion capable des plus grands excès. Dans sa première jeunesse on lui avait déjà reproché ses goûts: il avait eu une amitié fort équivoque pour ce même duc de Guise, qu’il fit depuis tuer à Blois. Le docteur Boucher, dans son livre De justa Henrici Tertii abdicatione, ose avancer que la haine de Henri III pour le cardinal de Guise n’avait d’autre fondement que les refus qu’il en avait essuyés dans sa jeunesse; mais ce conte ressemble à toutes les autres calomnies dont le livre de Boucher est rempli. 

Henri III mêlait avec ses mignons la religion à la débauche; il faisait avec eux des retraites, des pèlerinages, et se donnait la discipline. Il institua la confrérie de la Mort, soit pour la mort d’un de ses mignons soit pour celle de la princesse de Condé, sa maîtresse: les capucins et les minimes étaient les directeurs des confrères, parmi lesquels il admit quelques bourgeois de Paris; ces confrères étaient vêtus d’une robe d’étamine noire avec un capuchon. Dans une autre confrérie toute contraire, qui était celle des pénitents blancs, il n’admit que ses courtisans. Il était persuadé, aussi bien que certains théologiens de son temps que ces momeries expiaient les péchés d’habitude. On tient que les statuts de ces confrères, leurs habits, leurs règles, étaient des emblèmes de ses amours et que le poète Desportes, abbé de Tyron, l’un des plus fins courtisans de ce temps-là, les avait expliqués dans un livre qu’il jeta depuis au feu. 
Henri III vivait d’ailleurs dans la mollesse et dans l’afféterie d’une femme coquette; il couchait avec des gants d’une peau particulière pour conserver la beauté de ses mains, qu’il avait effectivement plus belles que toutes les femmes de sa cour; il mettait sur son visage une pâte préparée, et une espèce de masque par-dessus: c’est ainsi qu’en parle le livre des Hermaphrodites, qui circonstancie les moindres détails sur son coucher, sur son lever et sur ses habillements. Il avait une exactitude scrupuleuse sur la propreté dans la parure: il était si attaché à ces petitesses qu’il chassa un jour le duc d’Épernon de sa présence, parce qu’il s’était présenté devant lui sans escarpins blancs, et avec un habit mal boutonné. 
Quélus fut tué en duel le 27 avril 1578. 
Louis de Maugiron, baron d’Ampus, était l’un des mignons pour qui Henri III eut le plus de faiblesse: c’était un jeune homme d’un grand courage et d’une grande espérance. Il avait fait de fort belles actions au siège d’Issoire, où il avait eu le malheur de perdre un oeil. Cette disgrâce lui laissait encore assez de charmes pour être infiniment du goût du roi; on le comparait à la princesse d’Éboli, qui, étant borgne comme lui, était dans le même temps maîtresse de Philippe II, roi d’Espagne. On dit que ce fut pour cette princesse et pour Maugiron qu’un Italien fit ces quatre beaux vers renouvelés de l’Anthologie grecque: 
 

Lumine Acon dextro, capta est Leonida sinistro,
Et poterat forma vincere ulerque deos:
Parve puer, lumen quod habes concede puellae;
Sic tu caecus Amor, sic erit illa Venus.

Maugiron fut tué en servant Quélus dans sa querelle. 
Paul Stuart de Caussade de Saint-Mégrin, gentilhomme d’auprès de Bordeaux, fut aimé de Henri III autant que Quélus et Maugiron, et mourut d’une manière aussi tragique; il fut assassiné le 21 juillet de la même année, dans la rue Saint-Honoré, sur les onze heures du soir, en revenant du Louvre. Il fut porté à ce même hôtel de Boissy où étaient morts ses deux amis; il y mourut, le lendemain, de trente-quatre blessures qu’il avait reçues la veille. Le duc de Guise, le Balafré, fut soupçonné de cet assassinat, parce que Saint-Mégrin s’était vanté d’avoir couché avec la duchesse de Guise. Les mémoires du temps rapportent que le duc de Mayenne fut reconnu, parmi les assassins, à sa barbe large et à sa main faite en épaule de mouton. Le duc de Guise ne passait pourtant point pour un homme trop sévère sur la conduite de sa femme; et il n’y a pas d’apparence que le duc de Mayenne, qui n’avait jamais fait aucune action de lâcheté, se fût avili jusqu’à se mêler dans une troupe de vingt assassins pour tuer un seul homme. 
Le roi baisa Saint-Mégrin, Quélus, et Maugiron, après leur mort, les fit raser, et garda leurs blonds cheveux; il ôta de sa main à Quélus des boucles d’oreilles qu’il lui avait attachées lui-même. M. de l’Estoile dit que ces trois mignons moururent sans aucune religion: Maugiron, en blasphémant; Quélus, en disant à tout moment: « Ah! mon roi, mon roi! » sans dire un seul mot de Jésus-Cltrist ni de la Vierge. Ils furent enterrés à Saint-Paul: le roi leur fit élever dans cette église trois tombeaux de marbre, sur lesquels étaient leurs figures à genoux; leurs tombeaux furent chargés d’épitaphes en prose et en vers, en latin et en français: on y comparait Maugiron à Horatius Coclès et à Annibal, parce qu’il était borgne comme eux. On ne rapporte point ici ces épitaphes, quoiqu’elles ne se trouvent que dans les Antiquités de Paris, imprimées sous le règne de Henri III. Il n’y a rien de remarquable ni de trop bon dans ces monuments; ce qu’il y a de meilleur est l’épitaphe de Quélus: 
 

Non injuriam, sed mortem patienter tulit.
Il ne put souffrir un outrage,
Et souffrit constamment la mort.

 

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